L’exposition Rosa, Rosel … un florilège de fleurs et de dentelle est le fruit de la résidence de l’artiste Annie Bascoul à Tulle dont une partie du travail résulte notamment d’une double collaboration, d’une part celle avec l’association Diffusion et Renouveau du Poinct de Tulle, d’autre part celle avec la dentellière professionnelle Sylvie Velghe. Protéiforme, elle dévoile, à travers le prisme de cette rencontre à la fois plastique et humaine, ce que le Poinct de Tulle a pu inspirer à l’artiste, la façon dont elle a pu l’adopter et l’apprivoiser. En effet, Annie Bascoul, qui s’était déjà appliquée à l’apprentissage de plusieurs types de dentelles aux fuseaux, a souhaité consacrer un premier temps de sa résidence à son initiation au Poinct de Tulle, découvrant ainsi, par la pratique, les contraintes et spécificités techniques de cette dentelle à l’aiguille. Avant tout séduite par la finesse et la beauté du réseau, qui par ailleurs constitue l’âme de cette dentelle, elle s’est rapidement confrontée à l’ampleur du temps nécessaire à sa réalisation et donc à l’impossibilité de réaliser elle-même la totalité des œuvres dans le temps imparti de la résidence. Elle s’est alors concentrée sur l’apprentissage des différents points de broderie la composant pour réaliser elle-même plusieurs œuvres présentées à la Cour des Arts.

 

Dans la galerie du Point G prend place une installation grandiose témoignant de la volonté initiale de l’artiste d’inscrire son projet dans la démesure. Cette œuvre illustre d’une part l’investissement tenace des dentelliers de l’association Diffusion et Renouveau du Poinct de Tulle dont une dizaine, soit environ le quart des membres, se sont portés volontaires dans ce projet et d’autre part la réussite de cette rencontre entre art contemporain et métier d’art. Le succès de ce dialogue ne peut être considéré comme totalement fortuit, le vocabulaire formel d’Annie Bascoul puisant depuis longtemps dans l’univers du végétal, les dentelliers n’ont pas manqué de faire remarquer une aisance et une satisfaction dans le contact et la rencontre avec l’artiste, qui par ailleurs intègre depuis plusieurs années l’univers de la dentelle à ses créations. L’imaginaire d’Annie Bascoul et la dextérité des dentelliers sont donc parvenus à s’entrelacer pour créer une œuvre magnifiant singulièrement le Poinct de Tulle.

C’est un paysage onirique d’ombre et de lumière, de transparence et d’opacité que nous offre avant tout cette installation dentelée faisant dialoguer des matériaux aux essences variées : le coton, le laiton et le PLA (acide polylactique) pour faire basculer le Poinct de Tulle dans la démesure et le hisser hors de ses cadres et usages habituels.

Si cette dentelle se travaille à plat, une des originalités de cette installation est d’en proposer une vision sculpturale. Ici, la dentelle se fait autant œuvre que socle, elle se révèle aussi bien sous l’angle d’une stable matérialité que sous l’aspect d’une aérienne suspension, explorant tous les recoins de l’espace et toutes les possibilités de mise en scène.

Annie Bascoul a composé la scénographie de cette installation et a œuvré à la mise en forme des fleurs par un travail sur le volume, tandis que la réalisation des dentelles revient exclusivement aux dentelliers de l’association Diffusion et Renouveau du Poinct de Tulle qui ont été entièrement libres dans le choix du végétal et dans le point utilisé. La seule et unique contrainte donnée par l’artiste a été de n’utiliser qu’un seul point dans le but d’offrir une lisibilité et une clarté maximale à cette œuvre qui repose sur une éclatante épure et où les ombres portées sont tout aussi importantes dans la mise en scène afin de proposer une dialectique avec la lumière et la matière.

La lumière artificielle des spots démultiplie les fleurs, piégeant poétiquement le regard avec des spectres fleuris au graphisme capricieux et changeants, et jouant sur l’illusion d’une profondeur, tandis que la lumière naturelle apporte le doux mouvement d’un paysage évoluant au gré de la course de l’astre solaire, renouvelant quotidiennement sa vision. L’exposition se déroulant de septembre à novembre, c’est la lumière automnale et son chant crépusculaire qui fera donc vibrer ce paysage fleuri aux accents printaniers, soulignant le caractère d’une nature en perpétuel changement et jouant sur la dualité intrinsèque de la dentelle associant matière et néant, lumière et obscurité.

La thématique florale est intimement liée à la dentelle qui en a fait son principal sujet rapidement. Ici, les essences sont variées, créant une composition dynamique et rythmée. Ainsi, bégonias, marguerite, sceaux de Salomon, amours en cage forment un bouquet original et harmonieux dans la diversité des lignes qui le scandent. Les formes des fleurs ont systématiquement pour point de départ une observation minutieuse de la nature - l’amour en cage a d’ailleurs la particularité de revêtir une réelle coque de dentelle lorsque le fruit est à maturité - et s’évadent ensuite dans une interprétation approchant parfois la stylisation. Dans leur diversité, elles semblent entonner un dialogue secret qui pourrait être entendu avec toute les précautions liées à la polysémie du langage des fleurs. Le bégonia est souvent porteur d’un message d’amitié, de cordialité, la marguerite est l’image, entre autres, de la fidélité, de la pureté, de l’amour loyal, le sceau de Salomon illustre la prudence et la sagesse tandis que l’amour en cage représente le mensonge. Même en faisant fi de ces interprétations symboliques, on ne peut manquer de remarquer que par-delà les cultures et les époques, les fleurs sont associées au chant poétique des états d’âme et des sentiments et que fleurs et dentelle occupent chacune une place notable dans l’univers de l’amour. Des croyances hindouistes voient par exemple dans le bégonia aux multiples pétales superposés un symbole de désir sensuel. Par ailleurs, l’aspect matelassé de la structure en PLA, évoquant le moelleux d’une superposition de réseaux et dont le caractère douillet est accentué par ses courbes, invite le regard à s’y prélasser.

La cohabitation entre trois matériaux d’origine et d’aspects aussi divers que le textile, le métal et le plastique est remarquablement harmonieuse car ils se font écho, le fil de laiton répondant à celui de la dentelle et la structure en PLA reprenant la forme du réseau. Visuellement, cela permet de cadencer l’ensemble avec différents contrastes tels que la brillance, la matité, ainsi que des effets de transparence et d’opacité.

La puissance tout autant silencieuse que suggestive du blanc nous aspire vers une méditation dans l’univers d’une délicate et gracieuse beauté contenue à la fois dans la perfection symbolique portée par cette couleur et la fragilité inhérente au fil. Les éléments, révélant à la fois leur forme et leur structure, sont élégants par leur légèreté et parallèlement dénotent un caractère évanescent par la minceur du fil qui les compose et dessine leur squelette, et le subtil équilibre qui les unit entre eux. Alliant plein et vide, matière et néant la dentelle peut être métaphoriquement perçue comme l’association de la vie et de la mort, d’où la poétique très sensible qui s’en dégage et que l’installation d’Annie Bascoul transcende.

 

Dans la première salle de la galerie de la Cour des Arts, Annie Bascoul présente une installation reposant également sur une réflexion sur l’inscription de la dentelle dans l’espace et les possibilités expressives de son ombre portée. Ainsi, un filet accroché au plafond exhibe le titre brodé de l’exposition tandis que l’ombre des mots vient danser sur le sol, créant des méandres raffinés sur le filet dont les mailles semblent capturer le visiteur dans un piège tout arachnéen.

A côté, des robes créées antérieurement, en dentelle de Valenciennes, avec du fil de laiton et de la résille tubulaire de coton, déploient une élégance et une préciosité infinies. Le filet sculpte un corps féminin éthéré et le pare d’un atour resplendissant de légèreté et de raffinement. Le duvet de plumes qui rehausse certaines parures ne fait qu’accrocher davantage la lumière pour lui donner toujours plus d’éclat tout en conférant à ces spectres affables et ravissants une douceur toute voluptueuse.

 

Dans la deuxième salle, un cadre réalisé à la même époque et présentant une robe à crinoline, propose une variation singulière autour de la dentelle. Celle-ci n’est plus brodée mais en papier découpé, cependant, elle exalte une grâce et une délicatesse toutes similaires.

A côté, prennent place cinq plantes carnivores, des Sarracenia jutathip soper, brodées en Poinct de Tulle par l’artiste. Ces plantes, constituées de longs tubes veinés de façon très décorative ont la particularité de cacher les insectes qu’elles digèrent. Mais la dentelle n’est-elle pas tout autant utilisée dans certains contextes et domaines comme appât séducteur et n’a-t-elle pas la particularité de dissimuler tout autant qu’exhiber ? Ici, la dentelle ne resplendit plus uniquement de son blanc immaculé mais intègre du vert et du rouge pour flirter avec un naturalisme suggérant toute la splendeur attirante et dangereuse de cette plante dévoreuse. Ces deux couleurs s’harmonisent à merveille avec la technique de la dentelle dans la mesure où le vert est l’emblème de la nature qui par ailleurs demeure la principale muse du Poinct de Tulle, et le rouge symbolise volontiers l’amour et la séduction, domaines dans lesquels la dentelle est reine.

L’œuvre suivante, composée de deux dentelles de drosera, autre plante carnivore happe littéralement le visiteur puisqu’il est contraint de plonger à travers elle pour accéder à la salle suivante. Le concept de piège associé à la dentelle trouve ici sa forme la plus expérimentale. D’ailleurs, la technique du Poinct de Tulle présente elle-même une forme de voracité : elle ne croque pas le temps, elle le dévore. Les clous ponctuant l’encadrement de la porte et servant de supports renvoient à ceux présents sur le cadre utilisé pour confectionner les ouvrages en Poinct de Tulle. Il s’agit donc d’une œuvre immersive qui, en outre, introduit à la salle suivante à travers les thématiques et formes qui la constituent. L’univers floral et la dentelle en elle-même sont intimement liés au monde féminin. Les plantes carnivores apparaissent comme des séductrices et parallèlement arborent des formes phalliques. Ce discours amoureux est incarné par l’œuvre suivante qui met en scène à nouveau un Poinct de Tulle élevé au rang de la démesure.

 

Sur un des murs est inscrite en fil de laiton la chanson traditionnelle Aux marches du palais et au centre de la salle se trouve une illustration-interprétation plastique de celle-ci incarnée par un lit de dentelle. Reprenant fidèlement certains détails comme sa forme carrée, sa blancheur, la rivière coulant en son centre ou encore les pervenches qui le décorent, son œuvre exhale merveilleusement le thème de cette ballade : le couple indissociable de l’amour et de la mort. Chanson attribuée au XVIIIe siècle, ses origines remontent vraisemblablement au XVIIe siècle, à une période ainsi contemporaine du développement du Poinct de Tulle. Ici, le blanc de la dentelle exprime toute sa pureté et sa symbolique virginale que la mélancolique pervenche vient soutenir par le message de fidélité ou encore de doux souvenir dont elle est empreinte. La représentation de la rivière permet d’accentuer l’accent érotique de la chanson tout en offrant visuellement à la fois une image de liberté, portée par les fils qui semblent s’échapper de l’ouvrage, et de vulnérabilité par l’effet de scissure qu’elle produit. Les arbres soutenant les coins du lit complètent le paysage constitué par ce meuble dans lequel l’association des milieux végétal, floral, minéral et aquatique métamorphose l’objet initial en une échappée bucolique. Hautement symbolique, l’arbre incarne l’élan vertical qui puise, à travers ses racines, dans la tradition pour se propulser, par-delà le temps, vers un renouveau créateur. Ici, il peut être considéré comme une métaphore du processus créatif d’Annie Bascoul au cours de cette résidence artistique dont l’objet était de s’immerger dans la tradition du Poinct de Tulle afin d’en proposer une lecture contemporaine.

Des chaussures réalisées grâce à une imprimante 3D complètent cette création. Elles apparaissent comme un clin d’œil à la profession du prétendant qui est l’heureux élu, « le p’tit cordonnier » et viennent également accentuer la connotation érotique de l’œuvre et de la chanson.

Très loin d’une simple translittération, cette œuvre sublime le langage érotico-amoureux du texte grâce à une interprétation teintée d’originalité et de délicatesse. Annie Bascoul explore toutes les possibilités expressives de la dentelle en l’associant à la tridimensionnalité pour donner une forme à la légèreté. Le grossier, le picot, la rosette, le respectueux, le point d'esprit, le pénitent et le cordonnet lui permettent de sculpter le vide avec élégance et raffinement. Sous son aiguille, le vœu de transmission et de perpétuation du Poinct de Tulle n’en est exaucé que plus superbement.

 

La collaboration entre Annie Bascoul et la dentellière professionnelle Sylvie Velghe reposait au départ sur la réalisation d’un prototype. C’est en s’immergeant dans l’univers de l’artiste et en se basant notamment sur son attachement au travail du fil de laiton que l’idée de répondre au défi de denteler un rosel avec ce métal est née. Grâce à une extrême persévérance malgré la tâche ardue que cela représentait, la dentellière est parvenue à créer des broches inédites et réellement innovantes. Sur chacune d’elles prend place un point à broder en coton qui se révèle, par son positionnement et son juste équilibre, dans toute son épure, alors que le doré du laiton met en lumière la préciosité et le raffinement du réseau. La matité, la douceur, la souplesse et la chaleur du coton étreignent superbement la brillance, la rudesse et la froideur du métal. Dans leur entrelacement, les antagonistes n’en sont que plus complémentaires et laissent entrevoir le fil naissant d’expérimentations prometteuses.

Marine Laplaud

(Historienne de l’Art)